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Des survivants du massacre de Moura évoquent la participation de “soldats blancs” Par Reuters

© Reuters. Des soldats maliens sont photographiés avec des soldats de la force Takuba près de la frontière avec le Niger. C’était un jour de marché dans la petite ville de Moura, dans le centre du Mali, quand les forces armées maliennes appuyées par des merce

par Paul Lorgerie

BAMAKO (Reuters) – C’était un jour de marché dans la petite ville de Moura, dans le centre du Mali, quand les forces armées maliennes appuyées par des mercenaires blancs ont débarqué en hélicoptère et ouvert le feu sur les habitants, racontent des témoins.

Amadou, un petit commerçant, a dit à Reuters qu’il s’était réfugié chez lui quand les soldats ont débarqué dans sa ville en cette matinée du 27 mars. Il a été arrêté un peu plus tard et conduit sur la berge d’une rivière, où des milliers d’hommes avaient déjà été regroupés, les mains attachées dans le dos “comme des animaux”.

Pendant les quatre jours suivants, les détenus sont restés en plein soleil, pratiquement sans eau ni nourriture, pendant que les soldats effectuaient un tri parmi eux, conduisaient de petits groupes à l’écart, jusqu’au bord d’une fosse commune, et les exécutaient, selon Amadou et deux autres témoins.

“C’était inimaginable”, se souvient-il, encore submergé par la fatigue et l’émotion. “Ils (les soldats) venaient, prenaient 15 ou 20 hommes et les mettaient en ligne. Ils les faisaient s’agenouiller, puis ils les tuaient.”

Reuters a pu interroger les survivants à Bamako, la capitale malienne. Il n’a pas été possible de se rendre à Moura, une ville de 10.000 habitants passée sous la coupe de la Katiba Macina, un groupe islamiste lié à Al Qaïda.

Selon les témoins, la plupart des soldats qui ont exécuté des civils étaient maliens. Mais ils étaient encadrés par des dizaines de blancs en uniforme qui parlaient une langue qu’ils ont été identifiée comme du russe.

Le français est très communément parlé au Mali, mais les soldats blancs ne le parlaient pas et devaient s’exprimer avec des signes pour se faire comprendre des Maliens, précisent les témoins.

Ces soldats blancs ont été les premiers à sortir des hélicoptères et à ouvrir le feu sur les habitants qui faisaient leur marché, ont témoigné quatre survivants.

LES PEULS CIBLÉS

L’armée malienne a déclaré avoir éliminé 203 djihadistes pendant une opération militaire à Moura. Elle a nié toute exécution sommaire et n’a pas répondu aux sollicitations de Reuters.

Il n’a pas non plus été possible de joindre le groupe Wagner, une société de sécurité privée russe qui a récemment commencé à collaborer avec l’armée malienne, précipitant le retrait du pays des soldats occidentaux, notamment français.

Les témoignages recueillis par Reuters vont cependant dans le même sens que ceux sur lesquels l’organisation Human Rights Watch (HRW) s’était appuyée la semaine dernière pour accuser l’armée malienne et des mercenaires russes présumés d’avoir “massacré” plus de 300 civils à Moura.

L’implication des mercenaires du groupe Wagner, dont les violations des droits de l’homme ont été pointées du doigt par l’Onu en Centrafrique, fait craindre une déstabilisation accrue du Mali, où l’influence de groupes islamistes liés à Al Qaïda ou l’Etat islamique se nourrit des violences contre les populations civiles.

La région de Moura, dans la plaine du fleuve Niger, échappe depuis des années au contrôle des autorités de Bamako. Les islamistes de la Katiba Macina y ont imposé la charia, la loi islamique, et leur propre système d’impôts. Ils obligent les habitants à porter la barbe et des pantalons courts, dans la tradition salafiste.

Selon les habitants interrogés par Reuters, les combattants djihadistes ont établi leurs campements dans la brousse mais ils viennent parfois s’approvisionner en ville. C’était le cas de certains d’entre eux le 27 mars à Moura et des échanges de tirs ont bien eu lieu dans la ville, d’après HRW.

Amadou raconte que sur la berge de la rivière, les soldats maliens examinaient les mains des détenus pour identifier ceux qui auraient pu porter des armes, mais qu’ils en ont exécutés beaucoup sur la seule base de leur ethnie d’origine ou de leurs vêtements.

Les éleveurs peuls, dont certains ont rejoint les groupes islamistes, étaient systématiquement mis de côté, selon les témoins, tandis que les membres des ethnies Bobo et Bella étaient chargés de creuser les tombes.

“PIRE ATROCITÉ DEPUIS DIX ANS”

Un témoin, qui a tenu à conserver l’anonymat, raconte avoir vu un soldat demander à un homme portant la barbe et un pantalon court s’il avait besoin d’uriner. Lorsque celui-ci a décliné, il lui a dit de se mettre debout, puis l’a abattu d’une balle dans le dos et achevé de deux balles dans la tête.

Les soldats blancs sont repartis au bout de quatre jours. Après leur départ, un soldat malien a pris la parole pour s’excuser pour le massacre qui venait de se dérouler, selon Amadou et deux autres survivants.

Pour HRW, il s’agit de la “pire atrocité signalée dans le conflit armé qui dure depuis une décennie au Mali”.

La police militaire malienne a dit avoir ouvert une enquête, de même que les Nations unies dont les enquêteurs n’ont cependant pas pu se rendre sur place.

Dans un communiqué diffusé le 5 avril, l’armée malienne a de son côté assuré avoir effectué un “tri” qui lui a permis d’identifier “des terroristes qui se dissimulaient dans la population civile”.

La junte au pouvoir à Bamako et le Kremlin ont affirmé à plusieurs reprises que les soldats russes déployés au Mali ne sont pas des mercenaires du groupe Wagner mais des instructeurs envoyés sur place pour former les soldats maliens à l’usage des armements russes qui leur ont été livrés dans le cadre de la coopération bilatérale.

L’implication croissante de la Russie a cependant accéléré le retrait progressif des soldats français de l’opération Barkhane, qui s’est toujours refusée à intervenir dans les conflits interethniques du centre du Mali, et motivé l’annonce cette semaine par l’Union européenne de l’arrêt de l’ensemble de ses formations militaires au Mali.

(Reportage de Paul Lorgerie, rédigé par Nellie Peyton et Edward McAllister, version française Tangi Salaün)


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